lundi 11 février 2008

LE MODE D'EMPLOI

Il y a une vingtaine d’années, j’ai informatisé, tout seul et avec des moyens successifs - mais de moins en moins rudimentaires au fil du temps -, les demandes de permis de construire qui avaient eu la judicieuse idée d’être publiées, pour la ville de Paris, entre 1876 et 1914. L’ensemble représente, au final, plus de 66.000 fiches !
Ces informations sont d’une importante capitale pour l’histoire de l’architecture parisienne, celle des architectes, mais aussi celle de leurs commanditaires. Malgré leur grande sécheresse documentaire, elles racontent l’urbanisme, l’histoire des quartiers, et savent même évoquer, parfois, quelques édifices insolites qui échappent aux archétypes habituels que sont la maison, l’immeuble ou l'édifice à vocation industrielle ou commerciale.
Les bâtiments publics et la plupart des églises échappent à ce répertoire. Ils n’étaient pas soumis à l’administration “ordinaire” de la voirie, puisqu'ils passaient par d’autres voies administratives, plus prestigieuses, mais aussi plus contraignantes.
Dans notre propos, c’est l’architecture des particuliers qui s’étale donc au grand jour, celle des petits boutiquiers enrichis, celle des promoteurs immobiliers, celle de l’aristocratie des beaux quartiers, celle des veuves soucieuses de "placer" leur patrimoine. Au hasard des mentions sont évoqués des artistes, des “célébrités” de l’époque, dont le nom - administration oblige - n’est jamais déguisé. On apprendra ainsi que la reine Isabelle II d’Espagne, pour ne prendre qu’un exemple, fit beaucoup construire à Paris, où elle avait décidé de s’installer après son exil...
Le Paris que nous connaissons aujourd’hui est principalement né au cours de cette période : si les percées haussmanniennes avaient largement éventré le centre de la capitale, emportant au passage une grande partie de son patrimoine médiéval, la modernisation du cœur de Paris fut d’abord assez lente, pour devenir plus intense au cours de la IIIe République. Au même moment, les arrondissements extérieurs commencèrent peu à peu à se débarrasser de leur image de banlieue pittoresque, bientôt aidés par l’arrivée du métropolitain. Finis les entrepôts, les jardinets... Finis les terrains vagues ! Du XIe au XXe arrondissement, Paris se dota alors d’une seconde ceinture immobilière, à l’urbanisme dense.
Une publication a déjà été faite à partir d’une partie du même matériau : 'Dictionnaire par noms d'architectes des constructions élevées à Paris aux XIXe et XXe siècles - Première série, période 1876-1899", par Anne Dugast et Isabelle Parizet (publié par l'Institut d'histoire de Paris, 4 volumes, 1990-1996). Elle vient d'ailleurs de connaître une suite récente, avec la parution du premier volume de la seconde série (1900-1914). On en saluera ici l’audace, l’iconographie originale, et le contenu proprement dit, documentairement important. Mais notre propos, également étendu jusqu'en 1914, est assez différent, puisqu'il est classé par noms de rue, tient compte des fiches dépourvues de toute indication d'un architecte, mentionne le nom et l'adresse du propriétaire et donne la date précise de chaque demande. Ainsi, la période de l'Art Nouveau, qui fait encore largement défaut à cet ouvrage, est enfin disponible.
Plus que l’artiste - éventuel, car tous les architectes n’ont pas mérité de voir leur nom briller au panthéon de l’art -, c’est donc la ville elle-même que j’ai cherché à privilégier. La ville des quartiers. La ville des rues. La ville des parcelles.

Ce travail a été fait à partir de deux sources principales : d’abord, la revue “La Semaine des Constructeurs”, pour la liste des demandes de permis (de 1876 à 1885) et pour celle des travaux commencés (de 1876 à 1892, avec une brève reprise entre 1893 et 1894), puis le “Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris”, pour la suite des demandes de permis (de 1886 à 1914). La première publication était hebdomadaire ; la seconde - qui existe toujours - est quotidienne. Au début de l'année 1886, le passage de témoin entre les deux publications est assez flou pendant quelques jours, mais la continuité est malgré tout parfaitement assurée (1).
Que trouve-t-on dans ces publications ? La mention de tous les projets de constructions nouvelles, soumis par des particuliers à l’administration municipale en vue de l’obtention d’un permis de construire. A la suite du numéro d’arrondissement, on y trouve successivement : l’adresse de la parcelle, le nom et l’adresse du propriétaire, le nom et l’adresse de l’architecte et, enfin, la nature des travaux envisagés. Evidemment, ces renseignements sont parfois incomplètement fournis, mais, dans l’ensemble, ils représentent une source extraordinaire d’informations, en dépit même de la concision extrême du texte.

Le classement a été fait de façon très simple et pratique : par ordre alphabétique des voies (“avenue” étant placé avant “impasse”), puis, pour chaque rue, dans l’ordre numérique des parcelles. Les mentions sans numéros sont placées en fin de liste, en commençant par les plus précises (indication d’un angle de rue, par exemple). Lorsque deux mentions commençaient exactement par le même intitulé (“10 rue de l’Abbaye”, par exemple), l’ordre chronologique a alors été adopté, la plus ancienne précédant, de façon logique, la plus récente.
La mention d’une rue est immédiatement suivie du numéro de son arrondissement, afin de ne pas encombrer les fiches qui suivent avec cette information récurrente . Néanmoins, il se peut que certaines informations proposent un numéro d’arrondissement différent, parfois de façon fautive. J’ai donc indiqué, au cas par cas, ces différences du texte. Par ailleurs, et afin de comprendre les inévitables et fréquents changements dans la dénomination des voies parisiennes, j’ai éventuellement rappelé, dans un bref historique, ce qu’il en est exactement. Je n’ai évidemment pas évoqué tout ce qui est antérieur à la période considérée (1876), mais j’ai évidemment indiqué les noms successifs de chaque voie, jusqu’à celui qui est aujourd’hui utilisé. J’ai réalisé des renvois, en italique, permettant de retrouver, à l’adresse actuelle, le nom qu’une rue pouvait porter en 1880 ou en 1910 ; on les trouve ainsi libellés : "rue X : voir AUSSI : rue Y".
Les fautes de transcription sont fréquentes, certainement dues à l’origine manuscrite des documents fournis par les propriétaires. On peut même supposer qu’elles s’accompagnent de nombreuses autres erreurs, dues à l’inattention du transcripteur, souvent pressé par le temps et contraint de rédiger, très vite, une rubrique qui, à ses yeux, n’était pas la plus importante de la revue. Je n’ai absolument pas cherché à corriger le texte original, ayant été bien plus occupé à tenter de le transcrite le plus fidèlement possible que d’y chercher des fautes, parfois trop difficiles à déceler. Il n'est pas non plus impossible que j'ai ajouté à cela mes propres inattentions, mais c'est sans doute le prix à payer pour une telle somme !
Un certain nombre d’abréviations, très simples, ont été adoptées pour la nature des travaux : “H” veut dire “hôtel” (et "HP" : "hôtel particulier"), “C” : “Construction” (et “re-C” : “reconstruction”), “S” : “Surélévation”. Le chiffre qui précède éventuellement indique le nombre d’édifices (“3C” veut dire : “3 constructions”) et celui qui suit indique le nombre d’étages (“C3” signifie donc : “construction de 3 étages). On traduira ainsi : “2C7” par “2 constructions de 7 étages” (je rappelle que le rez-de-chaussée n’est généralement pas compris parmi les “étages”). Par ailleurs, “I” veut dire “intérieur”, et “rapp” signifie “rapport”, c’est à dire un édifice destiné à la location ou à la vente par appartements.
On s’apercevra aussi, très rapidement, que certains projets étaient faits sur des voies au nom encore très incertain (“voie nouvelle”), que la numérotation n’était pas forcément fixée (“23 présumé”) et que les rues ont souvent été “prolongées”. Il est certain que, dans une ville en perpétuelle transformation, la numérotation changea souvent. Il sera donc nécessaire, lorsqu’on cherchera un édifice à partir de cet inventaire, de ne pas se fier trop aveuglément à la numérotation indiquée... Le n°3 a pu devenir le n°7, cinq ou dix ans plus tard... Il ne sera pas non plus impossible de trouver plusieurs fiches pour la même adresse. Elles témoignent des diverses modifications subies par une parcelle (construction, agrandissement, re-construction...), mais aussi de ces éventuelles variations de numérotation.
Enfin, j’ai tenu à faire des renvois, d’une rue à l’autre, pour toutes les adresses “doubles” (“6 rue de l'Abbaye + rue de Furstenberg”, par exemple), beaucoup d’édifices d’angle ayant été déclarés sur leur plus petite façade. En effet, les taxes foncières se calculant alors sur les “portes et fenêtres”, les propriétaires n’hésitaient alors pas à déclarer leurs travaux sur la façade la plus étroite, où il y avait le moins d’ouvertures (sinon pas du tout). Ces renvois, également en italique, permettent ainsi de mieux trouver les édifices ayant une double adresse. Ils sont ainsi libellés : "rue X : voir 72 rue Y". La différence entre les deux types de renvois est la présence du mot "AUSSI" pour les rues, et son absence pour les parcelles.
Hélas, comme cet inventaire est long et que je commence à le publier par la lettre A..., il faudra attendre les mises à jour pour obtenir, tant pour les rues que pour les édifices eux-mêmes, la mise à jour de tous les renvois. Je ne peux pas faire autrement...
Vous n’avez rien compris à tout ce qui précède ? Pas d’importance. Laissez-vous "bercer" par ces listes - interminables, mais si passionnantes, parfois ! - et revenez à cette introduction si vous avez des doutes. Et si vous n’y arrivez vraiment pas, laissez une question en m’envoyant un “commentaire” : je verrai bien ce que je pourrai faire pour vous aider.

(1) En reprenant mon dépouillement à partir de 1915, je me suis aperçu que certains volumes, de la "Semaine des Constructeurs" comme du "Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris", avaient échappé à ma maniaquerie documentaire. Ils seront bientôt intégrés dans ce blog, avec les années 1915-1939.

14 commentaires:

arnaud a dit…

Combien de "merci !" et de "bravo !" dois-je prononcer pour ce nouveau blog ? C'est fascinant !

Le mateur de nouilles a dit…

Et encore, vous n'avez pas tout vu ! Cela ne fait que commencer.
Petit à petit, l'oiseau fait son nid...
Un peu de patience, pour avoir... la rue des Pyrénées, par exemple ? (c'est vraiment au hasard)

Guiom, filmmaker a dit…

You are crazy ! ! ! But it is so fantastic !
Le sommier foncier pourrait donner d'autres informations passionnantes sur les propriétaires et habitants successifs d'un même édifice ; ce qui permettrait de mettre définitivement fin à certaines légendes (non je ne pense pas au 29 de l'avenue R...) !
A bientôt pour la suite !

Le mateur de nouilles a dit…

Non, je ne suis ni fou, ni "fantastic" (mais j'aimerais bien être l'un et l'autre !).
Il y a des moments, dans la vie, où il faut faire partager un peu d'un savoir qu'on n'emportera, ni dans la tombe, ni au paradis, quoi qu'il arrive. Ce travail est fait et son contenu, quoi qu'il m'ait coûté, ne m'appartient pas vraiment. N'est-ce donc pas bien de le partager avec ceux que cela intéresse ?

P-F Benoit a dit…

Bonjour le mateur,
Merci pour ces ressources nouvelles et tellement précieuses.
Bon courage,

Le mateur de nouilles a dit…

Ce "Bon courage" ressemble un peu à un : "Ne vous noyez pas trop vite"...
Promis, je m'économie un peu. Début de la lettre B dans une dizaine de jours... Il faut le temps au temps...

Erica a dit…

C'est fantastique!

Savez-vous que les numeros de l'avenue de Friedland avait etait reorganisees ou renumerees dans le 19c?

(please forgive my terrible French!)

Ana a dit…

excellent votre travail! j'ai retrouve meme une ancienne cite ouvriere dans le 13 arr (97 avenue d'Ivry) en connaissant le promoteur d'apres la plaque posee dans la cour interieure (Dezerbais); juste une question: je n'arrive pas a trop a comprendre:
97 avenue d'Ivry
Dezerbais, 104 avenue de Choisy
Astorgue, 12 rue Coypel
C
23 avril 1881

97 avenue d'Ivry
Dezerbais, entr, 104 avenue de Choisy
Astorgue, 12 rue Coypel
rapp
9 juillet 1881 (travaux commencés)

Dezerbais est aussi promoteur pour 104 avenue de CHoisy? (en regardant le plan d'urbanisme ca pourrait l'etre, puisque ce sont deux parcelles en continuite)

merci de votre reponse et bonne continuation ! bravo!
Ana

Le mateur de nouilles a dit…

Chère Ana,
Je pense que vous aviez compris que ces deux fiches étaient liées au même projet. Dezerbais est le propriétaire, il habite 104 avenue de Choisy... et il indique que sa profession est "entrepreneur", sans doute parce que cela a un rapport direct avec la construction de l'immeuble. Voilà. C'est tout simple.

Anonyme a dit…

Bonjour,
A l'aide d'un détécteur de métaux, j'ai trouvé ce we un plaque (genre ce que l'on mettait sur ses bagages) en cuivre au nom de Gustave DESPOUYS Hotel Lord BYRON, 16 rue Lord Byron.
Je pensais qu'il s'agissait d'un locataire de l'hotel. Votre blog semble le confirmer
_______________________________
16 rue Lord-Byron
Despouys, locataire, y demeurant
Farcy, 4 rue Villaret-de-Joyeuse
rez-de-chaussée
5 mars 1908
________________________________
Donc à priori, il s'agit de Gustave DESPOUYS qui a déposé la demande. Je ne touve pas d'autres traces de cet homme.Quoique, je ne fais que commencer.
Merci de nous faire partager le fruit de votre travail.
Très cordialement,

Le mateur de nouilles a dit…

Pardon de contredire vos certitudes, cher Anonyme. Lorsque la fiche dit : "Despouys, locataire, y demeurant", cela ne veut pas dire qu'il est un "locataire" de l'hôtel (puisque, en l'occurrence, il s'agit d'un hôtel). Cela est plus complexe ! N'oublions pas que nous sommes dans des déclarations de permis de construire : l'administration n'a donc que faire d'un occupant occasionnel d'un établissement pour voyageurs. Non, non, non. "Locataire", dans les informations données dans ce blog, signifie que la personne n'est pas propriétaire du terrain, mais en est simplement locataire. Ce qui ne veut pas dire qu'elle n'est pas en droit d'y construire quelque chose...

Benoît a dit…

Bravo pour ce travail. J'attends avec impatience l'avenue de Villiers...
Et pour l'anecdote, derrière la mystérieuse Mme Damala du 35 rue Fortuny, se cache Sarah Berhardt, qui était en effet mariée à cette époque au dévergondé Damala...
Bravo!

annie a dit…

je viens de découvrir avec beaucoup d'intérêt votre travail formidable. Bravo et merci.
Je serais satisfaite de trouver le 49 avenue Mozart 16° qu'a occupé mon arrière-grand-père fin 19° et jusqu'en 1933.
Merci.
Annie

Anonyme a dit…

Je ne dirai qu'un mot: FELICITATIONS!!!! Votre travail est vraiment impressionnant8 Merci encore d'en faire bénéficier les autres!